Zellige, cèdre et zouak : lire les portes de Fès
À Fès, il suffit de lever les yeux. Une porte anonyme dans un derb peut révéler un linteau de cèdre sculpté ; le seuil d’un fondouk, un encadrement de zellige multicentenaire. La médina est un livre d’histoire de l’art à ciel ouvert, et trois matériaux en forment l’alphabet : le zellige, le bois de cèdre et le zouak, la peinture sur bois fégienne. Apprendre à les reconnaître transforme chaque promenade en lecture.
Le zellige, la géométrie devenue mémoire
Le zellige est la mosaïque de terre cuite émaillée qui habille les fontaines, les murs et les colonnes de la médina. Chaque panneau est assemblé à la main à partir de centaines de pièces — les fameux « furi » — taillées une à une à l’aide d’un petit marteau tranchant, puis posées face contre sol, l’artisan travaillant à l’envers, de mémoire, sans voir le motif final avant la fin. Les étoiles à huit branches, les nœuds entrelacés, les chevrons : rien de ce vocabulaire n’est arbitraire. La géométrie y joue le rôle que la figure humaine ne pouvait tenir dans l’art sacré — un ordre mathématique qui parle d’infini.
On rencontre les palettes traditionnelles fégiennes partout : le vert de Bab Boujloud, le bleu profond, le miel, le blanc cassé. Chaque quartier, chaque époque a ses dominantes. La médersa Bou Inania et la tannerie voisine offrent deux des plus belles concentrations de zellige ancien de la ville.

Le cèdre sculpté, le bois qui respire
Le deuxième alphabet est végétal. Le cèdre de l’Atlas, dense et parfumé, a fourni aux menuisiers fégiens pendant des siècles un support idéal pour la sculpture : corniches de plafonds, balcons moucharabieh, portes à double battant. Sur les façades anciennes, repérez les linteaux aux frises d’arabesques — souvent des motifs de palmettes et de feuilles d’acanthe stylisées — et les plafonds berchla aux assemblages complexes, montés sans clou apparent.
Le zouak, quand la couleur vient sur le bois
Le zouak (ou zouaq) est la spécialité fégienne par excellence : la peinture décorative sur bois. À l’aide de pigments naturels traditionnellement liés à des résines — le rouge vif, l’orange, le noir, le blanc —, les maîtres zouak ornent plafonds, portes et meubles de motifs floraux et géométriques d’une précision stupéfiante. À la différence du stuc ou du zellige, le zouak se lit de près : ce sont les lys stylisés, les rinceaux de grenadiers, les étoiles rayonnantes, exécutés au pinceau en un geste continu. C’est un art de la maîtrise de la main, transmis en famille, et Fès en est le dernier grand bastion.
Dans les riads restaurés — dont le nôtre — le zouak couvre souvent les plafonds des salons et des suites. Levez les yeux dans nos suites : chaque plafond est une œuvre, peinte par des artisans de la ville.
Trois matériaux, un seul langage
Ce qui frappe, une fois qu’on a l’œil, c’est la cohérence : les mêmes étoiles, les mêmes rinceaux reviennent du zellige au stuc, du stuc au zouak, comme un seul poème traduit en trois matières. C’est cette unité qui donne aux monuments de Fès — médersas, fondouks, palais — leur densité particulière, cet effet de saturation où chaque surface parle.
Le vivre, pas seulement le voir
L’apprentissage le plus sûr reste la pratique. Dans nos ateliers d’artisans, vous pouvez passer une demi-journée dans un atelier de zouak ou de zellige, aux côtés d’un maître-artisan : comprendre comment une étoile à huit branches se découpe en pièces de mosaïque, ou comment un motif floral se transfère sur un panneau de cèdre. Vous repartirez avec vos propres essais — et, surtout, avec un regard neuf. Désormais, aucune porte de Fès ne sera une simple porte.

Après une journée d’observation et d’atelier, le patio du riad reprend le flambeau : thé à la menthe, lumière basse sur le zellige de la fontaine. La médina continue de se lire, ici, dans le calme.
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