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Les tanneries de Chouara : un savoir-faire millénaire

Vue plongeante sur les cuves rondes de la tannerie de Chouara à Fès, remplies de teintures colorées

Il y a des lieux que l’on reconnaît avant de les voir. La tannerie de Chouara est de ceux-là : on la devine au vent qui tourne, puis aux terrasses bondées des boutiques de cuir qui l’entourent, et enfin elle surgit — un damier de cuves rondes en pierre, blanches, ocres, rouges, où des hommes travaillent jusqu’aux genoux comme leurs pères, leurs grands-pères et une lignée qui remonte près d’un millénaire. C’est la plus grande des trois tanneries de Fès, et l’on dit souvent qu’elle est la plus ancienne tannerie du monde encore en activité. La date exacte de sa fondation reste débattue — la tradition la fait remonter aux premiers siècles de la ville —, mais l’essentiel est ailleurs : le procédé, lui, n’a pas changé depuis le Moyen Âge.

Pourquoi ici, pourquoi comme ça

L’emplacement de Chouara n’a rien d’un hasard. La tannerie occupe un creux le long de l’oued Bou Khrareb, au nord-est de la médina — à portée d’eau, et sous le vent des mosquées et des quartiers d’habitation. La ville médiévale était organisée jusque dans les odeurs : le tannage sent fort, et l’on plaçait les tanneurs là où le vent travaillerait pour tout le monde.

Le cuir a longtemps été l’une des grandes richesses de Fès. Le chroniqueur al-Jazna’i rapporte que les Almohades comptaient quelque quatre-vingt-six ateliers de tannage dans la ville ; il n’en reste que trois aujourd’hui — Chouara, Sidi Moussa et Ain Azliten. Babouches, sacs, poufs et vestes partent d’ici vers les souks et bien au-delà.

Les gestes, étape par étape

Observez depuis une terrasse, et la scène s’organise d’elle-même. Les peaux de mouton, de chèvre, de vache ou de chameau commencent par tremper dans les cuves blanchâtres : un mélange de chaux, de sel et de fiente de pigeon — source d’ammoniac — qui assouplit le cuir et débarrasse la peau des poils. Cette première phase dure plusieurs jours et concentre l’essentiel de l’odeur.

Tanneur travaillant dans une cuve de la tannerie de Chouara, entouré de cuves de teinture

Vient ensuite la teinture, dans les cuves colorées qui font la renommée du lieu : coquelicot pour le rouge, indigo pour le bleu, safran pour le jaune, henné, menthe — des pigments naturels, posés à la main, les tanneurs foulant les peaux à pieds nus. Puis le cuir sèche au soleil sur les toits et les talus voisins, avant d’être livré aux artisans du souk : baboucheros, selleurs, cordonniers. De la peau brute au cuir fini, il faut compter environ un mois.

Visiter sans se tromper

La tannerie ne se visite pas de plain-pied : on l’admire depuis les terrasses des boutiques de cuir qui la bordent, à plusieurs niveaux. On vous remettra presque toujours un brin de menthe à l’entrée — gardez-le près du nez, il fait merveille. Les boutiques demandent parfois une modeste contribution ou espèrent un achat ; rien d’obligatoire, mais un pouf ou une paire de babouches achetés ici ont une histoire à raconter.

Le meilleur moment est le matin, quand les cuves sont pleines et la lumière basse dessine les volumes. Vous êtes à quelques minutes de la place Seffarine et de la tannerie vue depuis le Talaâ : combinez la visite avec une boucle dans le cœur de la médina.

Du travail brut au geste précieux

Ce qui retient, à Chouara, c’est l’écart entre la rudesse du travail et la finesse du résultat. Le cuir de Fès finit en babouches brodées, en sacs patinés, en reliures — objets délicats nés d’une eau de chaux et de force de bras. C’est toute la chaîne de l’artisanat fessi que l’on voit d’un coup d’œil, et qui continue dans nos ateliers d’artisans si vous voulez prolonger la découverte avec les maîtres de la ville.

De retour au riad, à Batha, vous n’êtes qu’à quelques minutes de marche. Le patio, son silence et un thé à la menthe — cette fois-ci à boire, pas à respirer — referment doucement la parenthèse. Et si les odeurs vous ont marqué, le hammam du riad saura les faire oublier.

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